Kugluktuk, un vrai chef de fil nordique dans le sport

À son arrivée dans la communauté nordique de Kugluktuk, en 2002, Russ Sheppard était loin de se douter des nombreux défis qui l’attendaient comme enseignant, au Kugluktuk High School (KHG) : taux d’absentéisme élevé, consommation de drogue et d’alcool ainsi que violence chez les jeunes. Et, ce n’était qu’une partie des problèmes auxquels ses élèves étaient aux prises.

Maintenant, KHS est transformé. On peut y voir déambuler des groupes de jeunes, le bâton de crosse à la main, et toujours prêts à se lancer dans une partie improvisée, dans la cour de l’école. À l’intérieur de l’école, une salle d’arcade administrée par des élèves connaît un grand succès, et les jeunes y trouvent un endroit bien à eux, où ils sont en sécurité. Le taux de fréquentation de l’école s’est nettement amélioré, ce qui se traduit par un taux supérieur de diplomation. À quoi tiennent tous ces changements positifs? Vraisemblablement, à la Kugluktuk High School Athletics Association ou KHSAA (l’association sportive de l’école).

Russ Sheppard, secondé par d’autres enseignants et entraîneurs de l’école, a simplement fait en sorte que la participation aux activités sportives soit conditionnelle à la fréquentation de l’école et à l’effort dans les activités scolaires. Un élève doit manifestement s’appliquer dans ses études pour être autorisé à joindre la nouvelle équipe de crosse. Cette idée s’est avérée brillante. Les élèves se sont présentés en grand nombre pour s’initier à un sport auquel ils n’avaient jamais eu accès auparavant, et par la même occasion se sont engagés à fréquenter plus assidûment les salles de classe. Ces mesures ont porté leurs fruits, et les statistiques en disent long sur le succès du programme. 

Au départ, le programme qui ne comptait que 18 élèves de l’école regroupait la moitié de ceux-ci. Plusieurs élèves ont aussi eu la chance de participer à des tournois, en dehors de Kugluktuk, notamment aux Jeux d’hiver de l’Arctique. Le taux de suicide chez les jeunes a fortement diminué. Et, ce ne sont pas les seules améliorations. Si à l’origine le KHSAA visait principalement à satisfaire aux besoins des élèves, il a désormais dépassé les frontières de l’école. « Les jeunes doivent sentir que ce programme leur appartient, précise Russ Sheppard, et de bons leaders savent comment y arriver. Un projet comme celui-ci dépend de gens convaincus et passionnés. Ce n’est pas seulement un travail pour nous. »

Il va de soi que les fonds disponibles pour les programmes de sport se font rares, mais Russ Sheppard et ses collègues ont eu une idée en or avec la salle d’arcade Grizzly Den (tanière du grizzly). Non seulement les élèves qui y travaillent touchent-ils un salaire très décent qui les aide à être autonomes, mais les gains tirés de l’arcade sont versés directement à la KHSAA. Ces fonds servent à financer l’achat de nouveaux équipements de sport et la participation à des tournois, à l’extérieur de la collectivité. « L’arcade a rapidement fait des gains, indique Russ Sheppard. En fait, à l’occasion, une partie des fonds amassés sert à appuyer d’autres programmes populaires comme celui de musique ou d’arts. »

Depuis la création de l’arcade, les élèves redoublent d’imagination lorsqu’il s’agit d’amasser des fonds, et la collectivité les appuie à cent pour cent. Les commanditaires privés de la région ont beaucoup aidé l’association. Les changements positifs chez les jeunes de Kugluktuk se reflètent sur toute la collectivité.  « La collectivité a en quelque sorte emboîté le pas aux jeunes », affirme Russ Sheppard.

Un mode de vie plus actif a de nombreux effets très positifs. Dans une région éloignée comme Kugluktuk, le coût d’un régime alimentaire sain et varié est exorbitant. À mesure que les adolescents sont sensibilisés à l’importance de l’exercice physique quotidien, on espère que leurs parents en feront autant. La KHSAA a déjà un rayonnement dans d’autres collectivités canadiennes, et son succès a suscité l’attention des médias nationaux et internationaux. 

Et, cette attention est grandement méritée puisqu’il s’agit du premier programme du genre dans le Grand Nord. Interrogé sur la façon dont il s’y était pris pour rallier des gens prêts à aider à mettre en place ce projet, Russ Sheppard se fait modeste : « Nous nous sommes simplement jetés à l’eau. » Et, quand le succès du programme n’a plus fait aucun doute, la collectivité s’y est naturellement ralliée.

Le roulement élevé du personnel enseignant et des entraîneurs est l’un des principaux problèmes quant à la mise en œuvre d’un programme d’éducation permanente dans les collectivités nordiques. En raison des distances et de la question du transport entre le Nord et le Sud, les enseignants hésitent à venir au Nunavut, et à laisser leur famille derrière eux. Ce programme a eu un effet boule de neige sur le roulement. « L’environnement de travail positif à l’école est devenu un pôle d’attraction, et les enseignants du Sud viennent à Kugluktuk pour y rester. »

Russ Sheppard indique que si cette entreprise requiert un bon leadership, il ajoute « que dans l’ensemble, ce modèle est très solide. » Certains diplômés de KHS poursuivent leurs études à l’Université de l’Alberta, par exemple; un cheminement de carrière qui leur était beaucoup moins accessible, il y a quelques années. Le taux élevé de fréquentation scolaire a un effet non négligeable sur l’enthousiasme des élèves relativement à la poursuite d’études supérieures.

Étant un adepte de sports dans sa jeunesse, Russ Sheppard sait l’importance que cela revêt dans le développement et l’épanouissement des jeunes.  « Le sport nous apprend à faire partie d’une équipe. Nous voulons que les jeunes de Kugluktuk connaissent cette expérience, et améliorent ainsi leur qualité de vie. Nous avons de la chance parce que la collectivité endosse le sport. » La KHSAA a donné aux élèves la chance de visiter d’autres villes, et de connaître d’autres cultures, une expérience inoubliable. 

Il y a environ un an, en raison de son succès manifeste, le programme a obtenu une subvention de développement de 10 000 $ comme Communauté Sport pur (un programme financé par Bell Canada et administré par la Fondation Sport pur). Comptant 55 % de participantes, le programme a fait de l’inclusion et de l’égalité des sexes une priorité. Il encourage aussi le franc jeu et un comportement éthique, des qualités qui contribuent à une atmosphère plus saine et une énergie meilleure dans toute la collectivité. La violence chez les jeunes a diminué considérablement et le nombre de dépressions chez les adolescents est plus mitigée. La tolérance zéro en ce qui a trait aux drogues, au sein de la KHSAA, a elle aussi eu des retombées positives. 

L’histoire de Kugluktuk démontre de façon irréfutable l’étroite relation entre la pratique du sport pour tous et une collectivité en santé où il fait bon vivre.